Être entrepreneur à et au Québec

Être entrepreneur à et au Québec

Cynthia A. Sheehan, MBA, Chargée d’enseignement – entrepreneuriat, FSA Laval

Pour plusieurs d’entre nous, l’idée de démarrer une entreprise est un rêve que nous gardons secret. Assis à notre bureau, on se plait à imaginer : « il me semble que ce serait plaisant d’être son propre patron, de faire ce qui me passionne. » Qui d’entre nous n’a jamais songé à ouvrir un resto , une petite auberge ou de transformer notre passe-temps favori en entreprise lucrative? Et bien apparemment, si vous vivez au Québec, seulement 23% d’entre vous y avez pensé. Mais si vous habitez ailleurs au Canada, ce ratio monte à 49%. Autre statistique surprenante : les anglophones du Québec y pensent beaucoup plus que leurs voisins francophones. Ce n’est pas la seule chose qui distingue l’entrepreneuriat au Québec : beaucoup de paperasse, un engouement pour le développement communautaire et les organismes à but non-lucratif et une ambivalence face à l’argent et le succès. Laissez-moi vous faire faire un petit tour de ma ville et de ma province et explorons l’entrepreneuriat à et au Québec.

L’entrepreneuriat au Québec : quel rôle joue la culture?

Les québécois démarrent moins d’entreprises et manifestent moins d’intérêt pour l’entrepreneuriat qu’ailleurs au Canada. Chaque indicateur étudié démontre une activité entrepreneuriale plus faible au Québec : que ce soit dans les intentions, la création ou le développement. Afin de mieux comprendre les raisons derrières ces résultats, la Fondation de l’entrepreneurship réalise une étude annuelle sur l’entrepreneuriat au Québec. En 2011, elle a entre autre exploré la relation entre l’entrepreneuriat et la langue. Elle a conclu que les francophones du Québec ont un intérêt plus faible pour l’entrepreneuriat que les anglophones de la même province. Le plus surprenant est que cet écart entre francophones et anglophones n’existe pas ailleurs au pays.

Qu’y a-t-il donc dans la culture francophone québécoise qui décourage les gens de démarrer leur propre entreprise? Plusieurs réponses sont possibles. Une première est la tolérance au risque. Culturellement, les québécois francophones ont tendance à vouloir minimiser leur risque. Il faut également considérer la peur de l’échec. Alors que les américains se font un devoir de célébrer tous ceux qui réussissent à « renaître de leurs cendres » – Donald Trump est un très bon exemple – les québécois offrent peu de deuxième chance à ceux qui échouent. Qui se souvient de Raymond Malenfant?  Cette différence d’attitude imite une différence entre deux autres cultures cousines : la peur de l’échec est supérieure de 30% en France qu’au Royaume-Uni. Le problème est que les entrepreneurs doivent vivre des échecs pour s’améliorer. C’est souvent lors de leurs deuxième ou troisième tentatives que les entrepreneurs vivront du succès.  Une faible tolérance au risque et la peur de l’échec sont certainement des obstacles à l’entrepreneuriat.

En 2012, la Fondation a exploré les perceptions de l’entrepreneuriat de la population québécoise. Fait surprenant, elle a conclut que bien que la majorité des gens s’entendent sur l’importance de l’entrepreneuriat et sa valeur en tant de choix de carrière, ils pensent aussi que cela ne concorde pas avec les valeurs de la société québécoise. En d’autres mots, la plupart des gens pensent : « C’est une bonne idée de démarrer une entreprise et de faire de l’argent, mais il ne faut pas le dire trop fort car cela pourrait être mal perçu par les autres. » Cela démontre que les perceptions individuelles changent. Espérons que ces attitudes individuelles positives envers l’entrepreneuriat aideront tranquillement à changer la culture générale. On peut l’espérer car les jeunes adultes d’aujourd’hui sont beaucoup plus ouverts à l’activité entrepreneuriale que leurs parents. Ceci dit, c’est vrai pour toutes les cultures : les intentions entrepreneuriales tendent à s’amenuiser avec l’âge.

Mais une autre réponse possible au taux de création d’entreprise inférieur au Québec est notre amour des organismes à but non lucratifs (OBNL). Plusieurs francophones du Québec se tournent vers l’organisation communautaire plutôt que l’entreprise privée pour réaliser leur rêve. Nos écoles de danse, cafés du coin, festivals et même notre banque sont soit des OBNL ou des coopératives. Il y a plus de 46 000 OBNL au Québec, c’est-à-dire, 617 organismes pour chaque 100 000 habitants; un taux deux fois plus élevé qu’en Ontario! La province de Québec abrite également plus de 3 300 coopératives, plus que n’importe quelle autre province. Ces organismes existent et créent de la valeur et des emplois, mais n’apparaissent pas dans les statistiques entrepreneuriales car personne n’en est le « propriétaire ». Ils sont pourtant une alternative viable aux entreprises traditionnelles.  Par exemple, les coopératives ont un meilleur taux de survie et tendent à traverser les récessions plus efficacement que les entreprises privées.

Réduire la paperasse et améliorer le financement!

Que peut-on faire pour améliorer l’esprit entrepreneurial  et augmenter le taux de création d’entreprise? Une solution peut être dans l’intervention gouvernementale. Dans un sondage provincial, les entrepreneurs ont identifié la lourdeur administrative comme un des obstacles majeurs à la création d’entreprise. Les nouveaux entrepreneurs sont submergés de paperasse. Malgré des promesses répétées de la part des instances gouvernementales des 30 dernières années de réduire les nuisances bureaucratiques, peu d’actions concrètes ont été entreprises et chaque ministère exige encore des formulaires distincts et des informations particulières aux entrepreneurs.

L’an dernier, le gouvernement provincial a lancé la Stratégie québécoise de l’entrepreneuriat sous le titre : « Foncez! Tout le Québec vous admire ». Par une multitude de mesures, le gouvernement espère améliorer la culture entrepreneuriale et aider le développement économique de la province.  Par exemple, l’entrepreneuriat a fait son entrée dans le curriculum scolaire et plusieurs efforts ont été déployés pour aider le processus de démarrage. Le gouvernement Charest a même promis 11M$ pour créer un guichet unique pour les entrepreneurs et réduire la paperasse. Est-ce que le gouvernement Marois poursuivra dans la même veine? On ne peut que l’espérer.

Une autre barrière est l’accès au financement. Les investisseurs à capital de risque sont rares au Québec et l’étendue de leur expertise est plutôt mince.  Plusieurs améliorations ont eu lieu dans les dernières années, mais les start-ups se plaignent encore qu’ils doivent déménager aux États-Unis pour trouver du financement. La Stratégie québécoise de l’entrepreneuriat promet 339M$ additionnels pour le financement de nouvelles entreprises en plus de faciliter l’investissement provenant d’investisseurs privés.

Et la Ville de Québec?

Perçue depuis longtemps comme la capitale tranquille, abritant trop de fonctionnaires et de retraités, la Ville de Québec est en train de changer sa réputation. L’élection à la mairie du très coloré Régis Labeaume, ancien directeur de la Fondation de l’entrepreneurship et grand défenseur de tout ce qui touche à l’entrepreneuriat, n’est probablement étranger à ce changement. De plus, le ratio fonctionnaire / emplois privés s’est renversé dans les dernières années. Il y a maintenant plus d’emplois dans le secteur privé que d’emplois dans la fonction publique à Québec. Aussi, le boom économique que vit Lévi et sa population jeune et dynamique exerce une pression de plus en plus positive sur les attitudes entrepreneuriales de la région.

En 2010, la Ville de Québec a tenu un forum sur l’entrepreneuriat « Québec, capitale entrepreneuriale : rêve ou réalité » qui a été suivi d’une étude sur l’implantation d’une stratégie entrepreneuriale pour la ville en 2011. Un rapport de la Fondation note que la Ville de Québec est l’hôte de plus d’une centaine d’organismes voués au développement de la culture entrepreneuriale ou au soutien à l’entrepreneuriat. 6 agents d’entrepreneuriat jeunesse, 5 écoles entrepreneuriale, plusieurs formation et clubs d’entrepreneurs travaillent au développement de la culture entrepreneuriale chez les jeunes de la ville. Les entrepreneurs en démarrage peuvent, quant-à eux, compter sur de nombreux organismes offrant de l’aide spécialisée. 4 CLD (Centre local de développement) offrent du soutien pour le démarrage d’entreprises en lien avec les priorités de la ville. Le Fonds d’emprunt du Québec offre du microcrédit, la Corporation de développement économique communautaire supporte des projets dans les quartiers défavorisés, la Coopérative de développement régionale Québec-Appalaches fait la promotion de la création de coopératives, le Carrefour jeunesse-emploi aide les jeunes entrepreneurs, Entrepreneuriat Laval aide les étudiants universitaires, SAGE offre du mentorat d’affaire, Le Centre de transfert d’entreprise de la Capitale-Nationale aide les entrepreneurs à l’aube de la retraite à trouver une relève pour leur entreprise et finalement, Québec International cherche à augmenter la portée internationale de l’économie de la région. Vous sentez-vous perdu? La Ville de Québec est un excellent exemple de la multiplication des formulaires et personnes ressources qui agace tant les entrepreneurs. La plus part des organismes demandent qu’on leur fournisse des informations en suivant des règles bien précises. La ville est consciente du problème et tente de coordonner les efforts et l’information provenant de chaque organisme, mais ce ne sera pas facile. Plusieurs organismes sont sous la supervision des CLD mais d’autres sont indépendants.

Et plusieurs nouveau programmes voient le jour à chaque année. De ces temps-ci, la ville a vu naître toute une série de programmes et de financement pour les entrepreneurs technologiques.  Microsoft Bizspark, FastTrac Techenture, Quebec Startup et Startup Canada ont tous présenté des activités l’an passé. Il y a également de plus en plus d’intérêt pour la création d’un accélérateur d’entreprise. Espérons que c’est initiatives ne contribueront pas à augmenter la confusion.

Je m’en voudrais de terminer cet article en laissant l’impression que le démarrage d’entreprise à Québec est terriblement bureaucratique. La vérité est que la ville abrite plusieurs entrepreneurs de talent qui ne laissent pas quelques formulaires empêcher la réalisation des leurs rêves. En effet, plusieurs d’entre eux vont simplement contourner le système et s’essayer seul. Plusieurs des entrepreneurs que j’invite pour parler dans mon cours d’entrepreneuriat à FSA Laval sont très reconnaissants du support qu’ils ont reçu. Mais ils mettent aussi en garde les étudiants : ceux qui comptent trop sur ce type de soutien pourraient sortir frustrés du processus fastidieux.

Après tout, les entrepreneurs sont reconnus pour être orientés vers l’action et indépendant.

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Cynthia A. Sheehan a grandi dans une famille bilingue à Québec. Elle enseigne l’entrepreneuriat et le management à FSA Laval et collabore à plusieurs projets dont la rédaction d’un livre sur l’entrepreneuriat et l’organisation du TEDxQuébec. Vous pouvez suivre Cynthia sur Twitter @SheehanCyn.

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About Author

Cynthia A. Sheehan

Cynthia A. Sheehan grew up in a bilingual family in Quebec City. She teaches entrepreneurship and management at FSA Laval and is working on many projects including a book on entrepreneurship and the organisation of the TEDxQuébec. You can follow Cynthia on Twitter @SheehanCyn.

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