L’Accident “Alaclair” – Le triomphe de l’expression dans la nouvelle économie

L’Accident “Alaclair” – Le triomphe de l’expression dans la nouvelle économie

LIQ_Mag_Mar2014_Cover_FinalCet article est tirée de l’édition de mars 2014 de Life in Québec Magazine. Life in Québec est un magazine d’actualité commentée et de style de vie, publié 3 fois par année.
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Quelle est la meilleure façon de se faire de l’argent en tant que musicien professionnel à temps plein, en 2014? Selon Alaclair Ensemble, c’est de distribuer ta musique gratuitement.

Une stratégie aussi contre-intuitive ne serait pas l’idée la plus bizarre ressortant du groupe hip-hop émergeant, qui défie toute tentative de description. Un mélange d’origines uniquement québécoises, des personnalités de scène loufoques, et une approche sincère mais légère à son propre son, Alaclair Ensemble s’est taillé une place surprenante dans le monde du rap et du hip-hop québécois.

Alaclair Ensemble a commencé il y a quatre ans avec un regroupement informel d’amis avec un penchant musical qui se rencontraient autour d’un studio improvisé dans la maison d’un d’entre eux, afin de partager des rythmes et des paroles. Ogden Ridjanovic, l’homme d’avant-scène et le gérant du groupe, se souvient de ces jours. « À l’époque, Alaclair c’était vraiment juste peu importe qui étant dans le studio quand on enregistrait et qui voulait essayer quelque chose pendant qu’on niaisait, » il explique. Ces sessions informelles ont éventuellement produit des pistes uniques, que le groupe décida de publier en ligne sans vraies attentes.

Voulant ironiser sur toute tentative de réellement vendre leur musique, ils ont nommé leur premier album « 4.99 » et l’ont rendu disponible gratuitement en juin 2010. À leur grande surprise, c’était un succès. Une revue dans le journal Voir est allée jusqu’à dire qu’il s’agissait du « sans conteste le meilleur album hip-hop depuis des lustres » pendant que l’album gagna Album hip-hop de l’année au Gala Alternatif de la Musique Indépendante du Québec (GAMIQ) en 2011.

Leur succès est souvent attribué à la façon qu’ils prennent un angle très québécois sur le genre. « On aimait vraiment le hip-hop, mais veux, veux pas, on n’était pas des minorités visibles dans des grands centres urbains américains et alors, je crois, on se sentait un peu comme des fraudes parce qu’on est tellement habitués d’associer le hip-hop à cette culture américaine.  Dans un sens, on essayait de s’approprier une version du style qui aurait vraiment nos racines. » Ils ont inventé le terme « post-rigodon » comme alternatif québécois au « hip-hop » et ont beaucoup échantillonné des sons uniques à la culture populaire québécoise. L’effet était clair – c’était facile pour leurs fans d’apprécier leur style tout en étant connecté à la culture derrière celle-ci.

Comme effet secondaire à leur stratégie, leur musique faisait des vagues à travers la fabrique sociopolitique québécoise. Leur son, combiné aux paroles politiquement chargé de certains groupes de hip-hop mieux connus comme Loco Locass, attirait des reporteurs des questions sur leur penchant politique. N’ayant toujours qu’un intérêt pour la musique, les membres du groupe se sont retrouvés inconfortables à devoir se définir le long de lignes politiques. C’est pendant ce temps qu’Ogden, alors étudiant en littérature à Concordia, a pris connaissance d’un passage peu connu de l’histoire du Québec – la rébellion échouée de la République du Bas Canada, qui a vu le rebelle exilé Robert Nelson s’autoproclamé Président d’un gouvernement provisionnel réclamant le territoire du Bas Canada en 1838.

Voyant une chance de désamorcer la question d’identité politique avec une absurdité intentionnelle, Alaclair Ensemble s’est approprié une réalité complètement distincte. Ils évolueraient maintenant dans une réalité alternative où les rébellions de 1838 ont été réussies et que Robert Nelson a fait du Québec une république isolationniste avec lui-même comme chef d’état à perpétuité – une sorte de Corée du Nord d’Amérique, mais considérablement plus ridicule.  Voyant le refus du groupe de se classer sur l’échiquier  politique, les journalistes ont pris part de la farce. Le groupe crédite aussi leur succès initial au fait que, comme leur album était gratuit et indépendant, les journalistes et critiques partageaient aussi leur musique avec plus d’enthousiasme.

C’était aussi pendant ce temps que les compagnies de disque ont commencé à approcher le groupe, leur offrant des contrats tentants. La plupart des membres d’Alaclair Ensemble avaient déjà, par leur passé, de l’expérience avec des tentatives échouées de se lancer dans le monde du disque, cependant, et ils étaient incertains. Comme Ogden dit dans une conférence à TEDxQuébec 2013, « J’ai demandé : combien d’argent on va faire avec ça? L’album se vend quatorze piasses en magasin, cinq-six piasses vont à la distribution, cinq-six piasses se ramassent dans le poches de la compagnie de disques, et y’a grosso modo deux piasses à séparer entre moi pis mes six collègues? Ça pas de sens. C’est de l’exploitation. » Ogden clarifie ensuite, « Mais la réalité en arrière de ça est très logique, c’est que l’industrie du disque est née à l’époque où c’était très couteux enregistrer de la musique. » En comparaison, les albums d’Alaclair sont enregistrés dans un studio-maison pour une fraction de ce prix. Il continue, « selon moi, l’industrie du disque demeure un vestige d’un modèle économique du 20e siècle, mais qui n’est plus logique aujourd’hui. Et donc, on a refusé les contrats de disque et on a continué à distribuer notre musique gratuitement. »

Comme l’album était gratuit et que les journalistes en parlaient, Alaclair a commencé à recevoir des invitations aux festivals allant du Festival d’Été à Osheaga, et l’argent commença à entrer.  Le groupe utilisait même comme argument que, comme leur musique était gratuite, plus de gens allaient probablement venir, et donc qu’ils devraient être mieux payés.

La popularité d’Alaclair continue de grandir. Ils ont lancé un EP et un nouvel album depuis, et une de leurs pistes a été utilisée dans une publicité par le magazine pour hommes GQ. Leurs tournées et spectacles ont rendu possible pour certains des membres du groupe, dont Ogden, de travailler à temps plein sur leur musique, effectivement prouvant que leur paradigme est viable sur l’échelle culturelle du Québec.

Toute leur musique est disponible gratuitement sur leur site web (www.alaclair.com).Alaclair_Ensemble_1

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Farnell Morisset

Farnell Morisset is passionate about discussing (among other things) the issues of modern social identity for many Québécois who, like him, feel deeply connected to the Québécois nation and culture yet do not identify with the traditional francophone non-practicing Catholic nationalist image. He has an engineering degree from Université Laval and is currently a law student at McGill University.

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