Le Marginal: Repas et contact pour les sans-abris

Le Marginal: Repas et contact pour les sans-abris

LiQ_Mag_Mar_2015_coverCet article est d’abord paru dans l’édition de mars 2014 de Life in Québec Magazine.  Voulez-vous recevoir votre copie?

Abonnez-vous!

This article is also available in English

Par Ruby Pratka

Mathieu Dechêne sort sa dernière création du four industriel et l’odeur de sauce tomate épicée remplit la salle. Il appelle la casserole « riz italien ». Il s’est habitué à être créatif avec des légumes donnés.

« Riz, sauce tomate, céleri, poivrons, quelques autres légumes et des saucisses italiennes, » explique-t-il. « Nous devons faire quelque chose qui va rassasier. Nous avons des clients qui ne mangent pas beaucoup pendant la journée. »

Dechêne et son collègue, Pascale Bouffard, préparent le diner pour plusieurs douzaines de jeunes sans-abris au centre-ville de Québec. Quand la casserole, la salade et les hot-dogs­ sont prêts, ils chargent tout dans un vieux campeur, nommé Le Marginal, et font leur départ.

Deux nuits par semaine, le campeur fait un arrêt au centre-ville et un autre à Place d’Youville. Les sans-abris et personnes sans domicile fixe peuvent entrer pour un diner et du café. Ils peuvent ramener des petits sacs de nourriture avec eux, disposer d’aiguilles usées et fouiller dans la boîte de dons de linge. Bouffard et Dechêne guident les gens vers les services dont ils ont besoin et les aident avec leur paperasse. Le campeur offre aussi un cadeau intangible – le contact humain. « Si vous mendiez ou vous êtes seul toute la journée, vous pouvez passer la journée complète sans une conversation réelle, » dit Dechêne. « Imaginez comment c’est difficile. »

Bouffard, Dechêne et les autres bénévoles sont amicaux avec leur jeune clientèle, échangeant calins, poignées de main et tapes sur l’épaule, tout en remplissant leurs tasses de café et distribuant des hot dogs. « Ces gens doivent beaucoup se battre pour manger et rester au chaud, » dit Louis, un bénévole. « Quand ils sont ici, je veux qu’ils puissent se reposer et laisser leurs inquiétudes dehors, qu’ils puissent se sentir bienvenus et aimés. »

Environ 40 hommes et femmes entrent dans le campeur pendant une nuit particulièrement froide. Certains entrent confiants, d’autres sont timides, certains sont saouls. « Nous ne retournons personne de bord, peu importe combien ils ont bu, » dit Bouffard, un conseiller formé en toxicomanie. « Les abris ne peuvent pas faire ça parce qu’ils doivent être avec la personne pendant 8 heures; nous les avons seulement pour 30 minutes. »

Les visiteurs parlent de leurs rêves. Plusieurs disent qu’ils accepteraient un emploi – n’importe quel emploi. Un jeune homme veut être lutteur professionnel. « Je veux retourner à l’école et devenir infirmière auxiliaire, mais j’ai besoin de mon secondaire 4, et je fais ça maintenant, » dit Andréanne, une femme timide au début de la vingtaine. « Ici, ça fait que je n’ai pas à payer pour mon diner. »

« Je veux juste me réveiller un jour et me sentir mieux, » dit Jean, un cuisinier sans emploi qui a de la misère à joindre les deux bouts depuis qu’il s’est blessé au travail. Le campeur l’a aidé avec le fardeau de payer sa nourriture. « Pour l’instant, je paye pour mon appartement et ma santé. Le travail a ruiné mes mains et j’ai besoin d’une intervention au dos, » dit-il. Il montre rapidement ses mains – rouges, enflammés et crochus. « Quand ce sera guéri, je veux travailler dans un entrepôt. Je ne crois pas à l’aide sociale. »

Jean dit que Le Marginal lui a apporté plus que de la nourriture. « Nous sommes comme une famille dans le campeur, » dit-il.

« Même si vous êtes sur l’aide sociale, vous avez seulement 500$ à 600$ par mois, juste assez pour vivre, » ajoute Éric, un autre visiteur récurrent. « C’est pour ça que les gens de partout viennent manger ici : de St-Roch, Ste-Foy, Beauport… »

Dechêne sait ce que vivent ses visiteurs – il dit qu’il a lui-même été là. « Je pense que mon passé aide les autres à me faire confiance, surtout au début quand on doit établir un lien, » dit-il.

« Il n’y avait rien dans ma famille qui m’aurait prédisposé à l’itinérance. J’étais éduqué, je venais d’une bonne famille et je travaillais depuis l’âge de 16 ans, mais ce sont des choses qui arrivent, » dit-il. Il commença à consommer de la drogue et se mit à voler à l’université pour financer sa consommation et payer la production d’un album de rap. En quelques années, il était dans la rue.LiQ_Mag_Sub_Banner

« J’appelle ça la théorie du bol de toilette. Tu tires la chasse d’eau et au début ça tourne lentement, puis de plus en plus vite jusqu’à ce que tout soit dans le drain, » dit-il. « Peut-être qu’au début tu manques une réunion avec un ami. Ensuite t’arrives en retard au travail et tu te fais avertir. Ça se reproduit et tu perds ton emploi. Et ça continue comme ça… »

Il a perdu son appartement quand il ne pouvait plus payer le loyer. Il dormait d’un divan à l’autre avec des amis et de la famille et parfois dormait sur des bancs de parc.

« Ne pas savoir où tu vas dormir est un stress constant, et quand t’es gelé, c’est le seul moment où tu sens que la vie n’est pas si pire. Alors ta vie au complet tourne autour de ça. On voit ça dans le campeur. Ce n’est pas tout le monde qui a un problème de drogues, mais plusieurs en ont un. »

« J’ai vendu tout ce que j’avais. Je volais de l’argent pour vivre. Je commettais des crimes et je n’étais pas très subtil. Le point tournant a été quand j’ai été arrêté; pour certaines personnes, c’est la seule chose qui peut les arrêter. »

Il a fait un mois de prison, s’est enrôlé dans un programme d’emploi et commença à donner des conférences à propos de la toxicomanie dans les écoles. Il a été engagé comme conseiller en prévention de la toxicomanie à Montréal. Il vivait avec la peur d’être démasqué comme ancien toxicomane avec un casier judiciaire. « J’ai dit à mon entrevue d’embauche que j’avais donné des conférences sur la prévention de la toxicomanie basées sur mon expérience personnelle, et j’aurais pensé que cela aurait fait sonner une alarme, mais non. J’ai pensé, ‘des fois il y a des miracles.’ »

Après trois mois, Dechêne était dû pour une promotion, et c’est là que son patron a découvert son casier judiciaire. Il s’est fait montrer la porte. « J’imagine que les membres de comité pouvaient déjà voir la une du Journal de Montréal, vous savez, ‘Un délinquant s’occupe de vos enfants?’ Alors c’était ça. »

« On a tendance à trop durement juger ceux qui ont vécu dans la rue, » dit-il. « Vivre une mauvaise passe ne fait pas de vous une mauvaise personne. »

Il est retourné à Québec et a pris quelques emplois à court terme pour ramasser les fonds nécessaires pour des études en éducation spécialisée. « J’ai pensé que je devrais piger dans les choses que j’ai faites et que je voyais négativement et tenter d’en faire des choses positives, » dit-il. Il a fait un stage à la Société Saint Vincent de Paul, qui l’a engagé comme permanent malgré son casier judiciaire, et c’est là qu’il a commencé à travailler dans le campeur. « Quand quelqu’un a faim et que vous lui donnez à manger, quand quelqu’un en détresse quitte en se sentant mieux, c’est vraiment gratifiant, » dit-il. « Ça fait que je sens que ce que j’ai fait et ce que j’ai vécu, ce n’était pas pour rien. »

Certains noms ont été changés.

………………………………………………………………………………….

Cet article est d’abord paru dans l’édition de mars 2014 de Life in Québec Magazine.  Voulez-vous recevoir votre copie?

Abonnez-vous!

About Author

Ruby Pratka

Ruby Pratka grew up in Baltimore, Maryland, studied in Ottawa and took the roundabout way to Quebec City via Russia, Slovenia, France, Switzerland, Belgium and East Africa. In addition to writing for LifeinQuebec.com and Life in Québec Magazine, she also contributes to other media outlets in English and French. She enjoys keeping a close eye on international affairs, listening to good music and singing in large groups.

Write a Comment

Only registered users can comment.