Les Démystificateurs

Les Démystificateurs

LiQ_Mag_Dec_2014Cet article est tirée de l’édition de décembre 2014 de Life in Québec Magazine. Life in Québec est un magazine d’actualité commentée et de style de vie, publié 3 fois par année.

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Par Ruby Pratka

Vanessa Allard-Morin travaille en médecine pour l’armée. Julie Lavoie est étudiante en psychologie. Jean-Philippe Marion est barista. Martin Girard est un entrepreneur en technologie de l’information.

Mais dans leur temps libres, ils sont les Démystificateurs.

Les Démystificateurs et le groupe dont ils relèvent, le Groupe régional d’intervention sociale (GRIS), sonne comme le nom d’une escouade de super-héros. Ils n’ont cependant pas de capes ou d’effets spéciaux. Leur mission est de promouvoir l’acceptation de l’homosexualité et la bisexualité dans les écoles secondaires et collèges de la province. Leurs armes secrètes sont leurs propres histoires.

Vanessa Allard-Morin

Vanessa Allard-Morin

« On ne démystifie pas avec des données, on démystifie par notre propre expérience, » explique Lavoie. « Ce que je connais de mieux, c’est ma vie. »

« Je dis aux jeunes que j’aime voyager, j’ai un chien et j’ai mangé des céréales pour déjeuner, » dit Allard-Morin. « Nous ne sommes pas des extraterrestres, et nous ne sommes pas là pour recruter. »

Après s’être présentés, les Démystificateurs, travaillant en équipes de deux, invitent les élèves à leur poser des questions. Il n’y a que très peu de tabous. Lavoie parle ouvertement de son enfance au Saguenay, de sa sortie du placard et de sa relation à distance avec sa blonde.

« J’aime les questions difficiles, » dit-elle. « Si une question fait une onde de choc dans la salle, ça veut dire que d’autres personnes se la posent aussi. »

« Les jeunes adorent poser des questions » dit Allard-Morin, qui a fait 10 visites d’écoles. « Les questions les plus communes demandent comment mes amis, parents et collègues ont géré ma sortie du placard. Une fois, cependant, quelqu’un m’a demandé s’il y avait un remède pour cette maladie. »

Le GRIS envoie des bénévoles dans les écoles depuis plus de 20 ans à Montréal et presque 15 ans à Québec. Les enseignants invitent les conférenciers dans leurs classes, soit pour répondre à un incident d’intimidation ou comme partie d’une emphase plus générale sur la tolérance. GRIS a donné naissance à des organisations affiliées dans trois autres régions du Québec et même en Belgique.

Julie Lavoie

Julie Lavoie

Lorsque ce projet a vu le jour, les Canadien(ne)s gais et lesbiennes n’étaient pas encore protégés contre la discrimination basée sur l’orientation sexuelle, et l’adoption du mariage pour couples du même sexe n’était qu’un rêve lointain. « Quand je grandissais les gens n’en parlaient pas dans ma famille ou à l’école, » dit Martin Girard, qui a cofondé les groupes de Sherbrooke et de Montréal dans le milieu des années 1990. « L’église condamnait l’homosexualité et la bisexualité, et il y avait bien sur la crise du SIDA. »

« J’ai vu beaucoup d’évolution, du moins dans la mentalité des gens, » dit-il. « Les lois sont superbes, mais il y a encore beaucoup de travail à faire sur le terrain. »

« Il y a définitivement eu un changement de mentalité comparé à où on était il y a 13 ou 14 ans, » note André Tardif, directeur pour la région de Québec de l’organisation. « On parle beaucoup plus de familles gaies avec des enfants maintenant; nous avons des Démystificateurs qui élèvent des enfants. Les adolescents à qui on parle sont un peu plus ouverts à la discussion et connaissent beaucoup plus de gens gais, mais ils ont encore beaucoup de préjugés. Les préjugés s’apprennent des générations précédentes. D’une façon ce n’est pas différent du racisme ou du sexisme. On se dit, « Mon dieu que ces choses prennent du temps à changer. »

Idéalement, c’est là que le GRIS entre en jeu. « Avec des adultes, c’est difficile changer les mentalités. Des jeunes de quatorze ans sont en mode apprentissage, en mode découverte. On veut intégrer une compréhension de la différence dans leur éducation à ce point, » dit Tardif.

Jean-Philippe Marion

Jean-Philippe Marion

Les Démystificateurs commencent aussi à être présents dans les classes de francisation. C’est dans ces classes qu’on enseigne la langue et la culture québécoise aux nouveaux arrivants adultes. « Certains immigrants viennent de pays où l’homosexualité est tabou ou même criminel. Nous sommes les premières personnes bisexuelles et homosexuelles qu’ils rencontrent. Le défi est de montrer, en 75 minutes, que nous sommes des gens ordinaires et que nous pouvons être différents tout en étant bien dans notre peau, » dit Marie-Christine Rochefort, coordonnatrice à la démystification à GRIS-Québec.

« Les notions préconçues des étudiants en francisation et les jeunes sont pas mal les mêmes, » dit-elle. « Les personnes gaies et bisexuelles sont anormales, malsaines ou ne peuvent pas être de bons modèles pour leurs enfants. Les hommes gais sont tous efféminés et les femmes lesbiennes sont toutes masculines. »

Les sessions ont un but double : détruire les stéréotypes sur la communauté gaie et aider les étudiant(e)s gais, lesbiennes, bisexuels et transgenres à se sentir plus confortables dans leur peau. C’est une mission qu’a à cœur Jean-Philippe Marion.

« Je partage mon histoire parce que j’aurais aimé que quelqu’un le fasse pour moi, » explique-t-il. Marion, 28 ans, a grandi à Normétal, un village de moins de 900 personnes au sud de la Baie James. « Il y a eu tellement de fois où je me sentais si seul, » se remémore-t-il.

LiQ_Mag_Abonnez-vous« Je suis sorti du placard à l’école secondaire auprès des quatre personnes en qui je faisais confiance, » se souvient-il. « Et là un gars l’a dit à un autre de mes amis et en une journée l’école au complet le savait. Pendant quelques jours, cela a été difficile; des gens que je ne connaissais pas me regardaient différemment. Et ensuite ils ont à me poser toutes sortes de questions. J’ai éventuellement été élu personnalité de l’année. »

« Pendant un certain temps après ma sortie, je ne m’aimais pas vraiment, » se souvient-il. « Je dis l’histoire au complet au jeunes; ça ne me dérange pas de dire dans mes présentations qu’a un certain point je voulais mourir. Ça me fait du bien de le partager, parce que s’il y a une personne dans la classe qui, comme je l’étais, est suicidaire, se hait, qui a peur… Si je peux capter l’attention de cette personne, peut-être qu’elle s’aimera un peu plus. Je suis pas mal certain que nous (les Démystificateurs) avons fait ça. En fait, j’en suis cent pour cent certain. »

Julie White est enseignante d’anglais à l’École secondaire Québec High School, une école anglophone à Québec. Elle s’assure que ses élèves de première secondaire écoutent la présentation à chaque année. « Ils sont à l’âge à laquelle ils se questionnent, et entendre ce message d’acceptation peut offrir un certain confort, » dit-elle.

« Bien sûr, les conférenciers parlent d’homosexualité, » dit White. « Mais le fond de leur message est d’accepter les autres, s’accepter soi-même, et être soi-même. »

 

About Author

Ruby Pratka

Ruby Pratka grew up in Baltimore, Maryland, studied in Ottawa and took the roundabout way to Quebec City via Russia, Slovenia, France, Switzerland, Belgium and East Africa. In addition to writing for LifeinQuebec.com and Life in Québec Magazine, she also contributes to other media outlets in English and French. She enjoys keeping a close eye on international affairs, listening to good music and singing in large groups.

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