Réfugiés syriens s’adaptent à leur vie au Québec

Réfugiés syriens s’adaptent à leur vie au Québec

mag_dec2016_coverCet article est d’abord paru dans l’édition de décembre 2016 de Life in Québec Magazine.

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Par Ruby Irene Pratka

À Sherbrooke, dans le stationnement d’une église, Joy Korji, 20 ans, dribble une balle de soccer pendant que sa mère et sa tante discutent de la guerre qui a détruit leur ville natale, Alep. À Montréal, Roula al-Romhin visite un parc avec sa sœur, en se rappelant des sapins qu’elle a vus de l’hublot de l’avion. À Québec, Nawal Zakariya, enceinte de son neuvième enfant, essaye de garder ses enfants en main pendant qu’un travailleur social distribue des vêtements d’hiver. Depuis le début de 2015, le Canada a accueilli près de 33 000 réfugiés syriens, qui ont quitté des camps de réfugiés ou des appartements exigus près de la frontière syrienne et se sont installés à travers le pays. Plus de 6 500 Syriens sont maintenant résidents du Québec, dont environ la moitié dans la région de Montréal.

Près de 5 000 d’entre eux ont été parrainés par des OBNL ou des groupes religieux comme l’église St. Ephrem à Sherbrooke. Environ 1 100, dont les Zakariya , ont été installés au Canada par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), et ensuite assignés au Québec par le ministère canadien de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté. Quelques centaines de familles, dont les al-Romhin, ont été parrainées par des proches vivants au Canada. Une année plus tard, quelques familles se racontent.

Montréal : Noël en février

Roula al-Romhin est arrivée de Damas en février 2016 avec son mari et ses deux filles. Sa famille avait vécu dans la capitale depuis des générations, mais au cours des dernières années elle s’est rapidement rendue  compte qu’elle n’y resterait pas. « Il y avait eu un bombardement pas loin de notre maison; les fenêtres de chez deux de nos frères se sont faits éclater. Notre autre sœur a perdu un fils, frappé par une bombe à fragmentation. Même maintenant, quand je dors, je pense, suis-je vraiment loin de tout ça? »

Les tirs de fusils retentissaient tout autour de leur immeuble pendant que la famille planifiait leur fuite. Leurs demandes de visas pour les États-Unis, qu’ils espéraient obtenir en quelques semaines pour ensuite venir au Canada, ont été refusées.

Un plan d’aller vivre en France avec un cousin a aussi échoué. Alors ils ont postulé directement auprès du gouvernement canadien. Roula Al-Romhin estime qu’ils ont dépensé 6 000 $, obtenu par la vente de leurs biens, en frais administratifs et transports vers l’ambassade canadienne à Beyrouth.

« Ça nous a pris des mois pour remplir les formulaires avec les détails de tout le monde – taille, poids, couleur des yeux – et avec deux filles en pleine croissance, ça changeait toujours! Les Canadiens étaient submergés, mais très serviables. Quand j’ai un mon étampe de résidente permanente, c’était comme Noël. » À 3 heures du matin le 6 février, Roula et sa famille sont arrivés au salon de bienvenue de l’Aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal, où sa sœur Hala les attendait les bras ouverts.

Les filles de Roula, Nibale (15 ans) et Sara (10 ans), sont à l’école et son mari fait des cours de francisation. Elle a demandé d’être bénévole à l’école de Sara. « Enlevez ceux qui parlent arabe autour d’elle, et Roula  apprendra le français, » dit sa sœur.

Québec : « On ne comprenait pas tout ce qui se passait »

À Québec, les quelque 260 réfugiés parrainés par l’Etat arrivent et ne connaissent personne. Serif Pervanic et Neji Khediri, intervenants sociaux au Centre Multiethnique de Québec, tentent de combler ce vide avec des soirées hebdomadaires, où les familles peuvent socialiser et partager de l’information autour d’une théière et des sucreries syriennes. Aujourd’hui le sujet est le parrainage des familles, et Ahmad Mustafa écoute très attentivement. Il est arrivé à Québec avec son épouse et ses enfants plus jeunes en mai, mais ses deux filles adultes sont encore en Jordanie. « Les amener ici est ma seule préoccupation, » il dit.

Environ 10 pour cent des réfugiés arrivés à Québec au début de 2016 ont quitté la province, citant la possibilité de travailler en anglais et la rumeur persistante qu’il est plus facile de parrainer des proches hors du Québec. Le ministère de la Citoyenneté, des Réfugiés et de l’Immigration du Canada ne commente pas le temps de traitement entre les provinces, mais une porte-parole du ministère mentionne tout de même que le Québec demande ses propres vérifications provinciales avant toute procédure d’immigration.

« Tout le monde entend dire que c’est plus facile parrainer sa famille hors du Québec, mais c’est une procédure fédérale et ces choses prennent du temps, » dit Pervanic, lui-même un ancien réfugié. « Quand nous sommes venus de la Bosnie, on nous a dit que nos familles pourraient venir en deux mois et ça a pris trois ans. » Mustafa n’est pas rassuré.

Haidar et Nawal Zakariya sont assis à l’avant, avec quatre de leurs huit enfants, et écoutent Khediri traduire ce qui dit Pervanic. Leur histoire est similaire à celle de milliers de familles syriennes déplacées.

« Quelques mois après le début des manifestations, c’est devenu dangereux de marcher les rues de notre ville,” dit Nawal, qui vivait à Idlib, dans le sud de la Syrie. “Mais il y avait encore le service régulier d’autobus, alors j’ai pris les enfants et nous avons quitté. Personne de ma famille n’a pris une position dans le conflit; nous voulions seulement éviter d’être impliqués dans tout ça. »

« On ne comprenait pas vraiment tout ce qui se passait, » se souvient Haidar, qui a rencontré sa famille à Beyrouth, où il travaillait. Ensemble, ils ont demandé le statut de réfugié à un bureau des Nations Unies. « Après notre inscription aux Nations Unies, ça nous a pris six mois pour apprendre où nous allions. Nous ne savions rien du Canada, sauf qu’il faisait froid. »

« Au Liban nous étions plus près de chez nous, » dit Haidar, qui apprend maintenant le français et qui a hâte de trouver un emploi. « Quand nous sommes embarqués dans l’avion, c’était final, nous quittions. Nous ne connaissons pas beaucoup de gens ici, mais nous nous sentons à la maison parce que nous sommes ensemble. »

Les réfugiés assistés par le Centre Multiethnique sont surtout des grandes familles musulmanes, parachutés dans la province en plein milieu du débat sur le niqab; cependant, les Zakariya disent qu’ils ne se sont jamais sentis visés pour leur foi. Khediri, l’intervenant social, dit qu’il n’a entendu parler que d’un seul cas de harcèlement en quatre ans. « J’espère que toutes ces bêtises sont derrière nous maintenant. »

Sherbrooke : Prier ensemble, rester ensemble

Père Gabi Sorkys, le jeune prêtre à la voix douce de l’église orthodoxe syrienne Saint-Ephrem à Sherbrooke, dirige le parrainage de 100 familles depuis les deux dernières années et espère en aider 400 autres.

« Cette église a été fondée par des immigrants turcs dans les années 1920 et a toujours accueilli les immigrants, » dit le prêtre. « En 2010, je suis allé en Syrie pour aider à évacuer les chrétiens en Irak. Quand la guerre a commencé en Syrie, les gens ont immédiatement demandé comment ils pouvaient aider. »

Les demandes des familles déplacées par la guerre arrivent plus vite que l’église peut les gérer. « Le gouvernement canadien nous permet de parrainer seulement 40 familles par année, et ce n’est pas assez, » dit Fanar Yousuf, bénévole à l’église, elle-même récemment arrivé d’Irak. « Il faut un budget de 21 000 $ par famille de quatre, et nous n’avons pas assez pour en faire venir plus que 40. C’est difficile de décider qui nous allons assister maintenant et qui devra attendre. »

Une fois l’application approuvée, l’attente recommence. « Il y en a qui attendent un jour, d’autres attendent deux ans, et personne ne sait pourquoi, » dit Joy Korji, 20 ans, arrivé plus tôt cette année d’Alep avec sa mère. « Quand tu ne peux pas travailler ou aller à l’école, on dirait qu’une journée de 24 heures dure un an. Nous n’avons qu’attendu une semaine; nous avons été chanceux. »

Étudiant en génie en Syrie, Korji apprend maintenant le français et fait l’enseignement aux enfants à l’église. Il reconnaît qu’avec ses habilités linguistiques, il pourrait probablement trouver du travail plus rapidement au Canada anglais, mais il n’a pas l’intention de quitter Sherbrooke.  « Ça serait difficile de tout recommencer encore. Je reste ici, et la raison est juste derrière moi. Quand je rentre, je me souviens de la vieille église dans mon quartier. C’est exactement le même . Alors c’est ici chez moi. »

 

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About Author

Ruby Pratka

Ruby Pratka grew up in Baltimore, Maryland, studied in Ottawa and took the roundabout way to Quebec City via Russia, Slovenia, France, Switzerland, Belgium and East Africa. In addition to writing for LifeinQuebec.com and Life in Québec Magazine, she also contributes to other media outlets in English and French. She enjoys keeping a close eye on international affairs, listening to good music and singing in large groups.

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