Sentinelles contre le suicide

Sentinelles contre le suicide

LiQ_Mag_Cover_July2014Cet article est tirée de l’édition de juillet 2014 de Life in Québec Magazine. Life in Québec est un magazine d’actualité commentée et de style de vie, publié 3 fois par année.

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Par Simon Jacobs

J’ai rencontré le juge à la retraite Michael Sheehan à sa maison à Sainte-Foy pour parler de son implication dans la prévention du suicide. À 73 ans, il semble plein d’énergie avec ses longs cheveux blancs et sa moustache. Il parle d’un ton clair et posé. Il est né à New Carlisle en Gaspésie et a étudié le droit à l’Université Laval et les droits humains à l’Université de Strasbourg. Il est devenu juge en 1988, devenant par la suite Assistant- coordonnateur pour la Cour du Québec en 1998. Ce dévouement pour la justice et son travail bénévole ont été reconnus quand il a récemment été admis à l’Ordre du Québec.

Son épouse et lui ont élevé quatre enfants dans leur maison de Sainte-Foy avant qu’une tragédie horrible leur arrive en 1995. Leur deuxième fils, Philip, était devenu sévèrement déprimé. Après un long mois d’observation il semblait se sentir mieux. Son père avait pris pour acquis qu’il était « guéri », puisque « on se fie aux docteurs pour trouver les solutions… Si les docteurs avaient trouvé la solution, ils n’auraient pas relâché mon fils. » Philip a continué de voir un psychiatre et à prendre des médicaments après son hospitalisation. Quelques mois plus tard, il cessa de prendre ses médicaments sans que son docteur le sache. Ses parents croyaient qu’il avait l’autorisation de cesser sa médication. Il s’est suicidé à l’âge de 25 ans.

Michael Sheehan in his Quebec City home.  Photo credit: Simon Jacobs

Michael Sheehan

La famille entière a été anéantie et a entamé un deuil de deux ans avant de retrouver une vie qui semblait normal. « Le deuil, c’est une affaire personnelle. Nous n’avons pas tous le même ADN. Nous n’avons pas tous les mêmes capacités d’adaptation, les mêmes amis, ni la même résilience et nous utilisons des méthodes différentes pour nous en sortir, » explique le juge Sheehan.

C’était seulement après cette période de deux ans qu’il a décidé vouloir faire quelque chose qui pourrait éviter cette tragédie aux autres. Il a contacté le Centre de prévention du suicide de Québec (CPSQ) et a demandé s’il pouvait être bénévole pour leur soutien téléphonique Ceci nécessita plus de soixante heures de formation et une compréhension approfondie des protocoles développés par le CPSQ qui enseignent comment écouter et aider quelqu’un qui appelle. Tous les bénévoles travaillent avec un professionnel : un psychologue, un travailleur social, même des fois des jeunes médecins stagiaires. Ils sont là pour écouter et aider ceux qui appellent lorsqu’en crise. Ils aident à prévenir qu’une personne passe à l’acte dans l’immédiat, et lui parle jusqu’à ce qu’elle décide de ne pas s’enlever la vie et l’incite à chercher de l’aide professionnelle.

Pour les trois années qui ont suivi, M. Sheehan était bénévole un soir par semaine. Cette expérience débordait dans sa vie professionnelle aussi, lui amenant plus de tolérance dans sa cour : « Le lendemain (après mon bénévolat) si quelqu’un arrivait en retard ou il manquait un témoin, je me disais que j’avais vu pire… » Après trois ans de travail bénévole avec le soutien téléphonique, il décida de changer de cap et de travailler à la prévention plutôt qu’avec des gens en crise. Avec le CPSQ, il développa un message qu’il apportait aux étudiants dans des assemblées d’école et de CÉGEP, expliquant le besoin d’aller chercher de l’aide pour soi et comment aider les autres. Ultimement, cette forme de communication fut changée puisqu’il se pouvait qu’une discussion si franche du suicide, sans le filet de sécurité sociale en support, puisse plutôt « pousser » certains à considérer le suicide. À la place, l’approche « Sentinelle » fut développée. L’idée est qu’un petit groupe de personnel clé dans l’école reçoit une formation pour identifier des tendances et comportements suicidaires, et ont aussi les ressources pour amener les gens à risque à de l’aide professionnelle rapidement. Cette approche s’est répandue et est maintenant utilisée avec succès par plusieurs autres institutions comme les services correctionnels. En effet, depuis que le programme de Sentinelle est en place dans le milieu carcéral le taux de suicide y a diminué de 50%. En tant membre du Club Rotary, M. Sheehan a aidé à l’installation du programme de Sentinelle dans plus de cinquante clubs de son district.

LiQ_Mag_Abonnez-vousMême si l’aide d’un professionnel est d’une importance primordiale, cela ne veut pas dire que les amis et la famille devraient penser qu’ils ne sont plus nécessaires et ne devraient pas rester vigilants.  Il est important d’offrir un support à un ami ou membre de la famille en détresse, mais nous ne devrions pas tenter de prendre la responsabilité de nous occuper d’une personne suicidaire seule. Une des choses les plus importantes est de la guider vers un professionnel de la santé.

Un aveu de besoin d’aide ne devrait pas être stigmatisé. « Dites-leur, ‘pensez aux athlètes olympiques, les meilleurs au monde. Ils ont tous un entraineur, un physiothérapeute, un psychologue pour les garder dans le bon esprit, pour les aider avec leur stratégie. Ils sont entourés d’aide professionnelle… on ne dit pas qu’ils sont faibles parce qu’ils vont chercher de l’aide professionnelle.’ On dit que demander de l’aide, c’est fort. Ce n’est pas un signe de faiblesse mais bien de force de caractère. »

En tant que juge, M. Sheehan a vu l’évolution de l’encadrement pour les femmes souffrant de violence conjugale. « Les gens avaient cette façon de penser qu’il n’y avait aucune issue. Mais on a construit un programme où on a dit que ce n’était pas juste un problème de justice, c’était des gens qui veillaient sur leurs familles, c’était un problème gouvernemental. » Nous voyons aujourd’hui une approche similaire du gouvernement vis-à-vis la prévention du suicide. Un programme de maternelle et d’école primaire, nommé « Les amis de Zippy », a été développé. Ce programme ne discute pas directement du suicide mais montre aux enfants comment gérer des revers et déceptions. Ce programme a également amené les enfants a mieux se comprendre dans des moments de détresse.

En tant que porte-parole pour le CPSQ, M. Sheehan a récemment partagé de bonnes nouvelles. Les statistiques sur le nombre de suicides au Québec depuis les dix-neuf dernières années ont diminué de presque moitié, un phénomène que M. Sheehan attribue à une meilleure prévention et aux programmes de prise de conscience. Il espère que le gouvernement rendra obligatoire le programme de Sentinelle dans les lieux de travail, comme c’est déjà le cas pour les premiers soins avec la CSST.

Avez-vous besoin d’aide, ou connaissez-vous quelqu’un qui a besoin d’aide? Le soutien téléphonique (gratuit de partout au Québec, disponible 24/7) est 1 866 APPELLE / 1 866 277 3553. Pour en savoir plus : www.cpsquebec.ca.

About Author

Simon Jacobs

Originally from the UK, Simon Jacobs has been living in Quebec City since 1989. He played viola with the Quebec Symphony Orchestra for 20 years before moving on to become the Executive Director of the Morrin Centre. Currently studying for an MBA at Laval University, he is also a certified Quebec City tour guide and a historian specialising in the Jewish history of Quebec City. He is the current president of the Québec Anglophone heritage network.

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