Sur la Route des Baleines à la recherche du grand bleu

Sur la Route des Baleines à la recherche du grand bleu

Sur la route 138

Sur la Route des Baleines à la recherche du grand bleu

Catherine McKenna
Crédits photos: Catherine McKenna et ‘Claudiane & Junior’ – voisins de camping

La 138 est une des plus vieilles routes du pays. Elle commence à Montréal, à la frontière de l’État de New York, et s’étire jusqu’à Natashquan. Des paysages de carte postale de Charlevoix jusqu’aux paysages austères et de plus en plus sauvages de l’est de Tadoussac, là où commence la Route des Baleines, cette route pittoresque est à couper le souffle et sa beauté est digne d’un conte de fées. J’adore parcourir cette route, et au moins une fois par an, elle me mène jusqu’à Mer et Monde (même lien, s.v.p. Matthew), un site de camping unique de par son aménagement et sa qualité incomparable.

Cette année, de nouveaux sites, fort bien aménagés, ont été ajoutés à Mer et Monde en raison d’une demande croissante. Puisque ce n’est pas tout le monde qui préfère camper au niveau de l’eau, la plupart sont situés en hauteur. On y trouve également de splendides sites boisés qui sont certes appréciés par temps venteux. Et pour ceux qui préfèrent avoir un toit au dessus de leur tête, deux tentes canadiennes ont été ajoutées. Puis, une nouvelle terrasse commune panoramique, située plus à l’est.

Killer whales 6138.JPGLe personnel, gentil et serviable, m’a souhaité la bienvenue à mon arrivée. Je me suis dirigée vers ma plate-forme (le site 5). Perchée sur les rochers, j’étais aux premières loges. J’avais une vue extraordinaire sur le majestueux fleuve Saint-Laurent – qui, d’ici, s’étend sur 23 km – et je bénéficiais d’une vue rapprochée sur les baleines et sur le vaste éventail d’oiseaux de mer. La plupart des gens se déplacent expressément pour les observer.

Les campeurs autour ont toujours été silencieux et respectueux; particulièrement en septembre. La plupart des campeurs sont de véritables adeptes de plein air et ils ne se laissent pas intimidés par les brusques changements climatiques de la Côte-Nord où la température chute souvent juste au-dessus de 0 °C la nuit. Il n’y a pas de bruyantes fêtes arrosées d’alcool, de véhicules récréatifs, de connexion, de services, ni d’eau, sauf pour ce qui est de la mer devant nous.

Mes seuls voisins assez près pour pouvoir leur parler étaient Claudiane et Junior, un couple de jeunes qui, tout comme moi, n’en était pas à leur première visite à Mer et Monde et ont découvert que le meilleur temps de l’année pour observer les baleines est du mois d’août au début octobre. Je n’avais pas encore installé ma tente lorsqu’un rorqual à bosse s’est montré la queue à peine 50 mètres plus loin. « Blanche Neige! » s’est écrié Claudiane. Elle a fait de lents allers-retours, a plongé et disparu, puis refait surface. La nourriture est abondante ici et l’eau est extrêmement profonde tout près des rochers. Nous sommes donc bien chanceux d’être à une telle proximité des baleines qui se nourrissent d’abondantes ressources de plancton sous les vagues.

Nullement à l’abri des caprices de la nature, il faut prévoir l’installation d’une tente sur une plate-forme. Le vent peut se lever en pleine nuit et devenir si fort que les quelques arbres présents sur la péninsule plient en deux. Tout (pour ne pas dire tout le monde) doit être soigneusement attaché et sécurisé afin d’être prêt à affronter ce que mère nature nous réserve. Ceux parmi nous qui ont déjà vécu l’expérience s’assurent avec précaution que les nouveaux arrivants soient préparés et bien organisés.

Sur la plateforme en haut de la mienne, l’enviable et spacieuse habitation de Claudiane et Junior n’est peut-être pas l’idéale, mais ils sont ingénieux et ont monté une énorme bâche qui recouvre le tout, ce qui leur permet de s’asseoir confortablement à l’extérieur à l’abri de la pluie. Ça fonctionne à merveille. J’en prends bien note et j’ajoute cela à ma liste d’équipement de camping. Mon espace restreint s’est avéré être excellent sous toutes conditions, mais, je dois l’admettre, c’est un peu à l’étroit une fois la nourriture et le matériel de cuisine bien entassé contre le mur intérieur de la tente.

Vendredi à 5 h 30, j’ai défait la fermeture éclair de ma porte pour entrevoir un rorqual à bosse dont le chant m’avait réveillée. La forte pluie qui était tombée pendant la nuit avait laissé un tapis de brouillard, mais l’absence de vent m’a permis de mettre en marche la cuisinière au gaz propane sans laisser un seul juron s’échapper. C’est le moment de la journée que je préfère; flâner à la table de pique-nique.

Le déjeuner était constitué de café, d’une omelette au fromage, de pain de blé entier aux tomates séchées cuit à perfection sur le feu et du jus. J’ai terminé avec des baies fraîches cueillies deux jours plus tôt sur l’île d’Orléans. Délicieux!

Le lavage de la vaisselle se fait dans la piscine d’eau salée nichée dans les fissures des rochers tout autour, puis un rinçage superficiel avec de l’eau en bouteille suffit. Mon linge à vaisselle et ma serviette sèchent sur la corde à linge de mon terrain.

Une parade de baleines a fait des allées et retours avant 7 h : deux ou trois rorquals à bosse, deux ou trois rorquals communs, un petit rorqual, et quelques marsouins. Plus tard, Claudiane a encore identifié Blanche Neige qui, cette année, a été déclarée mâle et renommée Blizzard.

Le vendredi, heureuse de partager ces moments d’observation avec Claudiane et Junior, je n’ai jamais quitté le site de camping. Nous avons parcouru les rochers toute la journée et profité de la température plutôt bonne, ravis d’être à cet endroit que nous considérons comme l’un des plus beaux de la planète. Leurs commentaires sur mon âge et mon énergie m’ont flattée et fait sourire : « Ma mère ne ferait JAMAIS cela…! » a affirmé Claudiane. En retour, je suis tellement reconnaissante d’avoir des voisins dotés de beaucoup d’esprit et de charme.

C’est sauvage ici et, comme Clau­diane l’a mentionné la nuit précédente, le temps s’arrête dans ce décor remarquablement beau. Je considère que pouvoir passer quelques jours à vivre au rythme du levé et du  coucher du soleil n’est rien de moins que miraculeux.

Vendredi à midi, nous étions les seuls campeurs en vue. En cas de pluie, Claudiane et Junior m’ont rappelé de monter les rejoindre pour manger sur leur « mini véranda » à l’abri. Ils étaient assis sur des coussins de chaise sur les rochers plus bas. Le brouillard persistait; il tombait et s’élevait, s’élevait et tombait…

Les marsouins jouaient près des rochers, tandis qu’un couple de rorquals communs traversait l’estuaire.

Les « cowboys » sur les Zodiacs (des touristes et non pas des chercheurs) étaient presque absents dans le brouillard. Tant mieux pour les baleines! Je n’ai jamais compris l’idée des « divertissements confortables » sur les bateaux de croisière ou les bruyants Zodiacs pour les curieux qui veulent voir les baleines.


Suite à la page 13

Suite de la page 13

Cette année, le nombre de décès de bélugas a monté en flèche pour atteindre un total de 15, et les chercheurs sont toujours incapables de mettre le doigt sur la ou les causes. L’observation des baleines sur l’eau a toujours un impact quelconque sur la qualité de vie de ces animaux marins. Leur rythme respiratoire, ainsi que la profondeur et la durée de leurs plongées sont affectés. Les activités humaines peuvent causer la séparation de groupes et la cacophonie des moteurs empêcher les baleines de communiquer entre elles. Il faut rappeler que les conséquences réelles de l’activité humaine sont la séparation de la mère et de son petit, la réduction des réserves d’énergie, ainsi que la perturbation de la vitesse et de la direction. Les baleines en payent toujours le prix lors d’activités humaines et il n’y a donc pas de meilleur moyen de les apprécier que d’ici, des rochers, ou encore paisiblement en kayak.

La soirée s’entamait et nous amorcions nos « 4 à 6 » respectifs. Pour souper : des pâtes avec une sauce fraîche aux légumes (n’avez-vous pas envie de me rejoindre?!), du fromage et une baguette. Malgré tout, à la vue des baleines, mes voisins et moi dévalions constamment les rochers dans l’espoir d’un meilleur poste d’observation. Libérant nos mains de nos gobelets de vins en acier inoxydable qui tombaient dans les fissures en cliquetant, nous donnions priorité aux baleines et aux caméras.

Finalement, nous sommes retournés terminer nos repas et faire nos feux. Cette nuit-là, quand Claudiane m’a fait signe de regarder en haut, j’ai presque sursauté devant la beauté du ciel étoilé. Mes yeux s’alourdissaient et, juste comme mon feu s’est éteint pour la nuit, moi aussi.

Samedi matin, après le déjeuner, la mer était relativement calme, et j’ai aperçu quelques rorquals communs avant que les autres se lèvent. Claudiane et Junior ont fait leurs bagages pour partir avant midi. J’étais triste de les voir partir. Leur dynamisme qui animait la plate-forme 6 avait bizarrement disparu, mais les souvenirs qu’ils ont laissés derrière eux me faisaient sourire, je les revoyais tirer le meilleur de chaque moment passé là-bas. Plus tard, dans ma tente, j’ai trouvé la boîte d’allumettes que je leur avais offerte, et encore, des souvenirs récents de leur présence ont empli mes pensées et mon cœur.

Il n’y avait que quelques baleines ce matin, mais les marsouins étaient nombreux. Ces mammifères sont plus petits que les baleines et peuvent être identifiés par le bruit distinct de leur souffle alors qu’ils font surface pour respirer lorsqu’ils chassent.

La pluie s’est remise à tomber, alors j’ai pris congé pour aller visiter le centre Archéo Topo situé aux Bergeronnes. La vie sur la Côte-Nord et les environs, il y a de ça environ 9000 ans, est décrite avec des détails fascinants. Il y a une exposition d’objets d’époque, une présentation multimédia et de la taxidermie. Il en vaut la peine de prendre deux heures pour visiter, mais bien avant ce temps, j’étais impatiente de m’aventurer sur le fleuve Saint-Laurent en kayak de mer et de retourner à Mer et Monde. Je terminerai la visite une autre fois!

Mes voisins d’en haut et un guide sont les seuls assez courageux pour affronter les eaux plutôt agitées lors de pluies menaçantes. Lysanne, notre guide, nous a informés sur l’équipement (alors même les débutants peuvent le faire, mais je recommande d’attendre de meilleures conditions), puis elle nous a parlé des deux groupes de baleines du Saint-Laurent : les baleines à dents et les baleines à fanons. Dans la première catégorie, les baleines les plus souvent aperçues dans l’estuaire sont : le béluga (qui reste toute l’année), le marsouin et, occasionnellement, un grand cachalot. De la deuxième catégorie : le petit rorqual, le rorqual commun, le rorqual à bosse et, plus rarement, la grande baleine bleue.

Très vite, nous étions prêts à prendre la mer et Lysanne a pris immédiatement des décisions précises par rapport à la direction vers laquelle nous devions pagayer. En quelques minutes, à travers les embruns et la pluie, nous avons aperçu un marsouin. C’est un jeu de vagues, d’observation, et d’efforts audacieux auquel nous prenions part, non sans l’aide de l’enthousiasme contagieux de notre guide. Lysanne nous informait, et elle était prête à répondre à toutes nos questions. Nous avons vu un phoque, et puis un deuxième s’est approché. Surpris, celui-ci est soudainement apparu à la surface. Lysanne nous a appris que les phoques, contrairement aux baleines, ne savent pas si quelque chose les poursuit.

Le plus dure était derrière nous lorsque nous nous sommes retournés pour nous laisser dériver lentement vers Mer et Monde. Le vent et les vagues nous berçaient pendant que nous contemplions la mer envoûtante. La pluie a cessé et nous discutions pendant que le fleuve nous transportait à la maison…

Nous avons transporté les kayaks au site d’embarquement, rincé notre équipement et remercié notre guide. Chaque sortie est une aventure différente et j’ai déjà hâte à la prochaine. Il y a plusieurs options si on veut faire du kayak : se joindre à un groupe au lever du soleil (de 5 h à 8 h), de 8 h à 12 h, de 12 h à 16 h, une excursion à la belle étoile avec un hydrophone, ou faire du kayak une journée entière (de 8 h à 16 h).

Très tard le samedi soir, une tempête de vent s’est levée en quelques minutes, et soudainement, le rugissement féroce du Saint-Laurent m’a donné l’impression d’être à la dérive en haute mer sur une chaloupe. Mais je n’ai pas été si craintive cette fois puisque mes habiletés à monter une tente se sont améliorées depuis la fois où, il y a de cela quelques années, j’ai dû affronter des vents de 80 km et plus alors que je n’étais qu’une novice dans le domaine. Des haubans et de la corde bien placés sont devenus un art rustique. En peu de temps, même les vagues grondantes n’ont pu me tenir éveillée et j’ai replongé dans mon sommeil.

Le dimanche à l’aube, il n’y avait qu’une seule tente accidentée en vue, rien de sérieux, mais ses occupants ne sortirent pas avant midi. C’était venteux et ensoleillé, alors j’ai installé ma cuisinière sous l’abri de la porte ouverte de ma tente pour préparer le café. Les jours pourraient ne jamais avoir de fin; je souhaiterais tellement rester plus longtemps à cet endroit où le temps s’arrête.

Je regarde la mer une dernière fois à la recherche du grand bleu. Que nous l’ayons imaginé ou non, Claudiane et Junior, mes camarades de kayak et moi-même avons tous cru entendre, au loin, le puissant chant du plus gros animal de la terre à travers le brouillard ou dans la noirceur de la nuit. Il est vrai que les baleines bleues sont rarement observées, mais quatre ou cinq ont déjà été aperçues dans les environs cette année. Tels d’avides explorateurs, nous imaginons et planifions notre prochaine aventure à Mer et Monde, pour peut-être un jour, peut-être seulement, avoir la chance d’apercevoir ce magnifique et insaisissable géant.

About Author

Catherine McKenna

Catherine McKenna is a Quebecker of Irish descent who returned to her native city in 2002 to live inside the walls after many years in Toronto and the United States. Following her studies in literature and languages at York University, she rode Thoroughbred racehorses for 22 years, worked for The Pollution Probe Foundation, Canadian Parks and Wilderness, as well as in the arts, among other diverse endeavours. Her book, Jeanie Johnston Journal, was published in 2005, and she continues to write for various publications in Québec, Montréal, and Toronto. She has worked as an ESL teacher for ten years and a translator for five. The Défilé de la St-Patrick is an organisation dear to her heart; she has been a member of the Board of Directors since the revival of the parade in 2010.

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